Puisqu'il faut bien tracer la route

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lundi 7 décembre 2009

Juste quelques choses pour le combler (ébauché)


Au flanc des larmes de la vallée
Qui dit le tant au temps qui s'arme
Sur les corps parme aux humeurs viciées
On laisse un vent noyer le drame
Parce qu'on a les yeux trop grands
Parce qu'on a les poings liés
Parce qu'un perce-neige
Sur le drap de soie grège
A choisi de pousser
De planter sa racine
Dans la terre qu'on fait sienne
D'orner les assassines
Du peu de maux sans gêne
Qu'on aime à retrouver
Parce qu'on pleure pas souvent
Un couteau dans le ventre
Et le sourire aux lèvres
Parce que l'herbe est sèche
Qu'il y a un peu d'eau
Au fond de cette vallée
Qu'elle tend un peu les mains
Et courbe un peu le dos
Pour se faire l'écrin
De mots désabusés

Au fond l'alarme avait pourtant sonné
Prédit qu'aux quatre vents
On se sera échoué
Parce qu'on est des mômes
Qu'on aime les fantômes
Pour pouvoir les pleurer
Pour leur dire qu'ils nous font peur
Qu'à l'estomac noué
Nous est poussé une fleur
Qui a trop tôt fané
Qu'on a fichue à l'herbier
Parce qu'à notre horreur
On a tissé une âme
Une chanson à lui donner
Et quelques mots pour l'oublier

Accords de crise (ébauche)


Quand cette mer aura raison
De chaque vague de l'écume
De cette course où tourne en rond
Cette falaise où l'on s'enrhume
Où l'on défait le firmament
Pour le caler sur cette enclume
Quand les chevaux fendent le vent
Qu'à leurs sabots l'inopportune
Accroche l'or des mal-aimants
Où l'on se perd plus qu'on ne fume
Qu'importe au prix qu'on met le banc
Cette malice aura la plume
Pour dessiner notre équation
Fichue au train de l'amertume
Où la tumeur se fait galion
Ile aux trésors des illusions
Quand la police aura perdu
La mélodie, l'ambre d'un ton
Que les enfants des corps intrus
Joueront du rire des mormons
L'amour de Pise aura vécu
Fera d'Elise son Talion
Et sans remise à leurs indus
Les oubliés s'en reviendront

Elle descendait la montagne (esquisse)

Elle descendait la montagne,
la terre sous les pieds
et la poitrine nue,
Parfois comme une colère,
Souvent comme l'ingénue,
Qui suit le ventre à terre
La pierre qui n'a pas su
Y mettre sa prière
pour la garder vêtue ;
Dans les parties de campagne,
Elle ôtait le tissu
D'un pays de Cocagne
Qui refoulait l'intrus,
Le cœur dans le pagne,
le corps dans l'inconnu,
Qui lui tendait les mains
la faisait courtisane
des amants de vertu,
perdue dans le Champagne
et l'outrage d'un reflux ;
Elle fendait la montagne
Au flanc du parvenu
Qui la rendait insane
dans sa jupe fendue,
Une fleur à la douane
La rancœur dans sa rue.


jeudi 26 novembre 2009

Comme des gosses de trente ans

A l'heure où seul l'un peut te prendre dans ses bras
A la seconde où, par deux, on pianote cet air
en s'emmêlant les doigts, on fume cette cigarette
on se regarde comme deux corps qui l'ont fait
comme deux amants dont le drap aurait été défait
on a les yeux de ceux qui n'ont pas été là
de ceux qui ne comprennent rien à ce qu'on enseigne pas
A l'heure où l'on pourrait être deux
on se fout que l'autre s'écarte un peu
fasse l'âme morte le sourire de pirate aux lèvres
on pourrait lui parler en anglais peut-être en chinois
ôter la ligne qui s'esquisse trop bien dans son angle trop mièvre
on se fiche de nos souffles mielleux tant qu'on s'enfiche
et qu'on a rien trouvé de mieux
depuis la nuit des temps
depuis cette nuit où l'on s'est dit tant de choses
sans se le dire vraiment

On le sait bien finalement
Qu'on n'a pas cent ans
Qu'on joue à cloche-pied
Comme des gosses de dix ans

Et même, si dans la cour, on entend ses cris
On la voit courir, pleurer et sûrement rire
Battre des mains, pointer d'un doigt rageur
Les oiseaux quand ils s'envolent
Elle saura tout un jour
Même si ce matin
Elle ne sait rien

Croira-t-elle à nos vérités
A ces demi-mensonges
Qui n'auront duré que l'espace d'un seconde
et qui cachent nos défauts pour l'éternité

On le sait bien finalement
Que l'on n'a plus d'alliance
Que l'on marche sur les fées
Comme des gosses de trente ans

lundi 9 novembre 2009

La fille aux cheveux rouges


On aurait dit une fille de mauvaise vie, avec ses cheveux rouges, ses jupons trop volants. Son âme était résille quand on ne s'aventurait pas assez prudemment. Peut-être qu'une brindille l'aurait mariée au vent, quand elle se faisait manille entre les amours vaines et les bonheurs trichants.
Au gré des reculades, des « j'veux aller de l'avant », elle était une petite fille qui ne savait pas vraiment, où ses marées montaient, eaux vertes déssalants, sur les prés qui fleuraient le zénith rasant. Il y avait toujours la trace de rouge sur le bord de ses lèvres, celle qui dépasse, celle qui te lasse parce qu'elle dessine cette image, cette silhouette qu'elle n'aime pas vraiment, celle qui résiste, qui se colle à ton col même si elle ne te laisse aucune trace de sang. Du sang, il n'y en avait qu'à l'éveil, après la vie, après Ménilmontant, après qu'on ait cousu l'hier sur cet intestin grêle qui va en se nouant. On parcourt le présent avec les mains dans le dos, on joue à la marelle mais l'amour c'est flippant. C'est comme un grand bal pour débutants, on se marche sur les pieds alors qu'on voudrait bien, qu'on voudrait tant. Une valse parfois, un tango sur trois temps, un coup pour faire comme si, un autre, le temps qu'on ment, et le dernier pour en écrire le roman.
Elle avait ses paumes ajustées sur le bord des paupières, le nez retroussé par la brise et un sourire qui embrassait le ciel telle la figure de proue d'un vaisseau immobile... Le dos cambré, les hanches esquissées sur le roulis arrière de la mer des marins naufragés en quête de sa terre. Quand on fermait les yeux, on la voyait encore, comme une empreinte que l'on ne peut défaire, comme une chevalière qui s'agrippe aux doigts. Quelles ombres oseraient griffer la piste, l'avant-bras du funambule qui équilibre l'artiste quand il travaille les cavités hautaines et les méandres d'une veine... On aura beau lui dire que c'est le dernier métro, l'instant qui se gaine avant la tombée du rideau... Sans cesse, sans égard, ni même le soupçon d'un hasard, c'est l'absurde des alluvions les dérisions de sa Seine. Elle est le bébé, l'éternel renouveau, l'impitoyable rengaine de l'enfance sacrifiée à l'autel de ce qu'on croyait être de marbre, mais un peu plus chaud, celle dont on se fait le refrain d'une indicible chanson.
Elle ferme les yeux, le derme à l'épicentre du tourbillon de la vie, des reflux dont on ne sait toucher ni la fin, ni l'extrême. Elle termine le voyage sur l'encolure qui s'est étendue là, dans les étoiles anciennes de pupilles amoureuses, casée, comme ça au creux de ces bras la ceignent tout en l'ayant perdue.
[...]
(à terminer)

jeudi 8 octobre 2009

Le jour de mes dix-huit ans

  



C'était presqu'un miracle d'avoir pu le dire ou d'avoir su le faire. Ce n'est pas quelque chose qu'on oublie au milieu de ces presque riens qui remplissent des heures et qui n'occupent pas la moitié de nos affaires. Le grand avec les grandes mains, on l'appelait Henri ; ce n'était pas vraiment un ami, peut-être un grand frère. A vrai dire, je ne savais pas trop qui il était, je savais juste qu'il était là et qu'il bossait avec mon père. Il disait jamais rien, à peine, hochait-il la tête, histoire de me faire sourire. Des fois je me disais que s'il gardait le silence, c'était pour éviter de dire des bêtises et d'autres fois, je me disais qu'il était peut-être muet ou timide.


J'aimais jouer de ça, lui faire des misères, me frotter contre lui, me jeter dans ses bras juste pour le voir rire et en l'espace d'une seconde, le faire rougir. Je ne voyais que ça, comme si en un instant, tout ça, ça ne pouvait que tiédir. Il n'y avait rien à retirer, ni l'insouciance, ni la gêne. Il y avait chaque geste et l'envie manifeste de ne rien laisser s'échapper de ce vaste empire.

Je savais qu'un jour, il serait temps et à l'aube de mes dix-huit ans, j'ai fugué, je suis partie. Mais je ne suis pas allée très loin.J'ai traversé le jardin et je l'ai rejoint. De proche en proche, de plus en moins, je me suis brodée la note que j'allais lui jouer. Il n'a pas dit oui. Il n'a pas dit non. Il m'a juste laissée traverser le salon. Je ne sais pas ce qu'il a pensé, je ne sais pas s'il a su vraiment pourquoi il aurait dû s'arrêter de jouer. Je sais juste que nous avons dansé, valsé, poussé chaque porte qu'il y avait sous le toit de sa maison.

C'était presqu'un miracle d'avoir pu le dire ou d'avoir su le faire. Ce n'est pas quelque chose qu'on oublie au milieu de ces presque riens qui remplissent des heures et qui n'occupent pas la moitié de nos affaires. Je sais juste qu'il y a eu la police qui est venue au petit matin et qu'il n'a su que dire en me lâchant la main. Je sais juste que j'ai pleuré sans trop savoir pourquoi, j'avais perdu quelque chose et je ne savais quoi, le jour de mes dix-huit ans.


jeudi 24 septembre 2009

A l'hôtel des sans-abris


Elle est lasse et s'efface
Dégrafe et déboutonne
La dentelle de ses mots
Elle est grâce et brouillonne
Tourne l'œil pudiquement
Pendant qu'elle griffonne
Le parterre de ses maux

Elle est ligne, elle est jeune
Quand d'un geste d'épaule
Elle dégage le nuage
Auquel elle s'abandonne
Elle est cygne et entonne
Une mélodie de phrases
Que son dieu lui pardonne

Elle est muette et aphone
Quand elle enferme ainsi
La voyelle par la consonne
Que même son âme scie
Les planches sur lesquelles
Elle rit et siphonne
Les tourments des séquelles
Qu'elle offre aux airs de « si »
Pour qu'on la serre, qu'on la pouponne

Peut-être danse-t-elle
Sur le bord de la scène
Peut-être qu'elle au pluriel
Retire ce qu'elle donne
Qu'à l'ombre du théâtre
Qui lui souffle sa vie
Elle sait que le bel âtre
N'est que reflet de son envie

Elle sera Vienne ou bien Paris
A l'heure des chiennes
Qu'implorent la vie
Elle sera tienne ou bien Sienne
Dans cette chambre où rien ne dit
Que la mort lasse rêve aux plis
De la dentelle
Dans cet hôtel des sans-abris

dimanche 20 septembre 2009

les fins cruelles

  
Comme la nuit est essentielle
Laissant l'acquis au bord des mains
L'infant matin au vœu partiel
Mêle aux tanins le vert-de-gris

Laissant l'acquis au bord des mains
L'enfant grandit rêve de ciel
Mêle aux tanins le vert-de-gris
Au cuir des seins qui pousse l'aile

L'enfant grandit rêve de ciel
Cache au non-dit l'hongre chagrin
Au cuir des seins qui pousse l'aile
Du Palatin au corps sans vie

Cache au non-dit l'hongre chagrin
File à l'avant aux mers de sel
Du Palatin au corps sans vie
Où l'ange attend les fins cruelles

File à l'avant aux mers de sel
Là où s'écrit L'ombre destin
Où l'ange attend les fins cruelles
L'étrange vie à l'air de rien

mardi 15 septembre 2009

Et l'on ira nulle part, je te le promets. (12 et Fin)

[...]


Je n'ai rien oublié. Tout est gravé là, dans mon sang, dans ma tête, dans mes mains. On ne retouche jamais un corps de la même manière après ça, mais je ne sais même pas pourquoi. Faut-il en tirer quelque chose, une espèce de morale qui ne vaut rien ? Je ne crois pas.

Les semaines se sont écoulées. J'ai continué de survivre avec la promesse de Gabrielle dans la tête : « Bientôt, tu sauras. ». J'ai vécu avec l'espoir niais que rien de tout ça n'était vrai. J'ai couché avec Kytie parce qu'elle me le demandait. J'ai continué à voir d'autres filles parce qu'elles étaient belles et qu'elles réveillaient en moi un souvenir qu'au petit matin, la fraîcheur de l'air évaporait.

« On ira nulle part, je te le promets. »

Cette promesse est aussi belle qu'elle est absurde. Elle pousse vers un absolu qui s'efface, une fois qu'on l'a prononcée. Ces mots esquissaient la silhouette de Gabrielle et tout ce qu'elle était : un vœu pieux, une envie d'ailleurs, une promesse de rien.

On fait l'amour avec des ombres désormais. Pourquoi sauver tout ça, pourquoi garder en soi ce devoir de mémoire ? Peut-être que les grandes gens connaissent la réponse, celles qui savent tout, celles qui ne font rien, celles qui inventent, écrivent sur un futur et oublient au fur et à mesure ce qu'elles ont fait. Je ne suis pas d'elles. Je ne suis qu'un instant comme Gabrielle.


*


Au printemps, un certain Mathieu a laissé un message sur mon répondeur.

« Je ne sais pas qui vous êtes, ni ce que vous étiez pour Gabrielle, mais je voulais juste vous dire que Gabrielle... Est décédée hier aux urgences cérébraux-vasculaires de la Pitié Salpetrière. Peut-être que vous le saviez, ou que vous vous y attendiez, je ne sais pas. La cérémonie d'enterrement aura lieu jeudi au Cimetière du Montparnasse, à 13 heures. Je vous fais le message pour que vous le sachiez, au cas où. Au revoir. »

Au début je n'ai pas compris. Il a fallu que je réécoute une dizaine de fois avant de mettre un sens à chaque mot.

En d'autres circonstances, peut-être que la situation aurait porté à sourire. L'ironie de la vie est toujours froide et sans saveur. Je me suis dit que ce gars malgré tout ce que je pouvais lui reprocher, savait faire les choses. Il avait l'avantage d'avoir su. Moi, je n'ai fait que les réaliser en écoutant son message. Toujours le mauvais rôle, la mauvaise place.

« Bientôt, tu sauras. »

« Tu sais que ça ne durera que le temps que ça doit durer hein ? Y a pas à se faire d'illusion, tu sais ça ? Toi et moi, on ira nulle part, hein ? »

Maintenant que tu le dis. C'est évident oui.

« Je suis égoïste et ça, c'est comme si tu le niais. »

C'était ça, ta définition de l'égoïsme ? Je ne dis pas que ça ne l'était pas un peu mais. Je ne sais pas. De toute façon, je m'en foutais de ça.

Maintenant, on fait comment pour sortir de nos egos, de nos regrets ?


*


Je n'avais pas ma place pour assister à la cérémonie mais, jeudi matin, j'ai décidé d'y aller quand même. Je ne savais pas pourquoi faire, ni comment j'allais me présenter mais parfois, il y a de la place pour un petit parterre d'anonymes. Je ne tenais pas particulièrement à être là car même si c'est un peu ridicule à dire, je n'aime pas ce genre de commémoration. La plupart du temps au silence et au respect requis, viennent polluer le deuil, histoires de famille et autres jalousies. Mais dans ma tête, il y avait comme une exigence à faire ce pèlerinage.

J'ai demandé à Kytie si je pouvais emprunter sa voiture.

« Oui, oui, pas de problème... Ne me la casse pas, c'est tout... Faut que je file, je suis à la bourre au boulot. »

Elle a refermé la porte derrière elle. Je me suis demandé si elle savait. Gabrielle avait démissionné ou plutôt disparu du bar où elle servait quelques semaines plutôt. Personne n'avait semblé savoir pourquoi, personne n'avait réussi non plus à la recontacter. Personne ne semblait plus non plus s'en soucier.

Et moi face à cette perte de mémoire, je ne savais plus me révolter.

Je me suis habillé, j'ai pris les clés et je suis parti.


*


J'ai trouvé une place et me suis garé Boulevard Raspail. Il était à peine dix heures. Je suis rentré dans un bar « Café des Arts » parce qu'il avait un joli nom, je trouvais. Il faisait beau quoiqu'un peu frais. Je regardais les gens aller et venir. J'écoutais le bruit des verres, celui de la pompe et le brouhaha indescriptible des conversations. Il n'y avait rien pour me dire que c'était aujourd'hui une journée triste, une journée où les sourires devaient se fondre et se figer sous une pierre. J'ai pris une bière, puis deux, puis trois, puis quatre, histoire de m'étourdir, de me sentir aller et venir. Ce n'est qu'à ce moment-là que j'ai décidé de me lever et de me diriger vers l'entrée du cimetière.

J'ai remonté le boulevard Edgard Quinet pour atteindre l'entrée principale. J'ai regardé ma montre. Il était presque l'heure et il n'y avait personne. Je me suis donc posté dans un coin et je me suis allumé une cigarette. La vérité était que je ne réalisais pas que j'étais là à attendre de voir passer le convoi et assister à la mise en terre de celle qui, il y avait à peine quelques mois, m'avait ouvert la voie sur une envie qui dormait depuis des années en moi. Comment avait-elle fait ? Etait-ce bien elle, l'élément déclencheur ? Personne ne le saurait jamais. Même pas moi. Ce que je savais, c'était que c'était avec elle qu'était arrivé cela. On ne pouvait rien réécrire, rien y changer. Alors, je lui devais cela. Au moins. Malgré tout le reste, malgré les mensonges par omission, malgré les dégâts irréversibles qui s'étaient gravés dans ma tête.

« Si je veux un bébé, je voudrais qu'il soit de toi. »

C'est ce qu'elle m'avait dit, à deux heures du matin, en plein milieu de la nuit. De près ou de loin, sachant son avenir, je me demandais comment ces mots avaient pu avoir envie de sortir. Sûrement qu'elle voulait continuer de rêver à défaut d'y croire. Et j'étais là adossé à ce mur, fixant le trottoir, je la touchais encore des yeux comme si elle était là. A mes côtés.

Mon ego, mon égoïsme aurait voulu garder d'elle, l'image de la dernière nuit que nous avons passée ensemble. Peut-être aurais-je été plus doux, peut-être me serais-je retenu. Peut-être que j'aurais pu te garder aussi longtemps que son temps l'aurait permis. Peut-être que je n'aurais pas fait le souhait de la voir plus loin qu'une promesse non tenue.

« Si tu demandes au petit génie : ton vœu, il y a des chances qu'il soit exaucé. »

J'en souris encore. Je suis sûr qu'elle le voit.


*


J'ai regardé ma montre à nouveau. Une heure s'était écoulée sans que j'y prête attention. Sûrement que le convoi était passé par une autre entrée. Je n'ai pas insisté. Je suis retourné à la voiture.

C'était un signe. C'était la vie. C'était Gaby qui me l'avait soufflé, qui me l'avait promis. On se dit jamais vraiment adieu, à peine « au revoir » même si le « revoir » coule des jours heureux le temps d'une éternité. Je ne devais pas voir cela, je devais jamais essayer de me recueillir. Gaby, c'était la vie, dans ses joies, dans ses peines, dans l'humeur bruyante de ses non-dits.

Gabrielle, c'était l'anonyme, celle qu'on rencontre et qu'on n'oublie jamais tout à fait. Gaby, on devait faire avec ou jamais n'avoir espéré construire quelque chose qu'elle ne pourrait contempler. Elle figeait le présent sur des photos, sur le vélin d'un Canson pour dire que cela avait été, même si l'instant d'après tout devait s'arrêter.

La tête ravagée, je ne suis pas rentré chez Kytie. J'avais besoin d'air, besoin de me détester. Et j'ai roulé. Je suis sorti de Paris. J'ai pris la Nationale 20 et j'ai roulé encore et encore.

Longjumeau, Montlhéry, Linas, Arpajon... J'ai bifurqué sur une départementale. Et j'ai continué à conduire. Vite. Trop vite, comme pour rattraper le temps qu'on n'a pas eu.

Et puis, il y a eu cette voiture de gendarmerie qui m'a pris en chasse. Il y a eu aussi ce virage mal négocié.

L’ombre des arbres défile de chaque côté. La lune éclaire la nuit d’une lumière blême, maladive. Il y a du vent peut-être car les feuilles mortes volent, tourbillonnent avant de retomber brutalement sur le bitume. Tout est nimbé dans une sorte de ouate asphyxiante.

Je n’entends plus rien. Je ne vois plus rien. Je ne sens plus rien. A peine, les larmes qui glissent le long de mes joues. A peine, les virages, à peine les crissements des pneus tentant tant bien que mal d’accrocher à la route.

Dans le flou de mes pupilles, des flashes bleus commencent à clignoter. Je me rappelle avoir souri. J’entends le chant de sirènes. Ça veut dire que je n’étais pas loin de mon terminus.

Ma tête commence à tourner… Mon corps aussi… Les lumières se mélangent… Les images défilent… A l’envers et à l’endroit…


lundi 14 septembre 2009

Et l'on ira nulle part, je te le promets. (11)


[...]
« Je suis enceinte. »

Elle a dit.

Je ne sais pas quelle doit être la bonne réaction quand elle vous annonce cela, comme ça. En même temps, j'ai senti dans le ton de sa voix que ce n'était pas qu'une bonne nouvelle. C'est vrai que cela faisait à peine trois semaines que l'on se connaissait. C'était peut-être un peu court pour entamer une épreuve comme cela. Et puis, il y avait tout ça. Et même temps que je me disais cela, je n'ai pas pu éviter d'envisager l'autre hypothèse. Celle que je voulais n'être pas.

« De qui ? »

Au silence qui a duré avant que Gabrielle ne réponde, j'ai anticipé la réponse. Mais celle qui est sortie de sa bouche, n'était pas celle à laquelle je pensais.

« Je ne sais pas. »

J'ignore ce que l'on doit ressentir dans un instant pareil lorsqu'il est normal. Tout ce que je sais c'est qu'à ce moment précis, j'ai eu comme un blanc. Une minute, deux minutes ? Mon esprit s'est figé, incapable de penser, de réfléchir à quoique ce soit. Même mes sentiments sont restés pétrifiés. Je n'imagine pas que l'on ne puisse pas être partagé dans cette situation, tiraillé par le doute de ne pas comprendre exactement l'affirmation.

Qu'attendait Gabrielle de moi ? Que je réagisse, que je m'emporte, que j'ai peur, que je m'enfuis ? Ou bien encore que je comprenne ? Et s'il me fallait comprendre, qu'est-ce que je devais comprendre ? Je sais que les mots sont importants, qu'il faut les choisir avec soin dans un tel scénario. Mais qui peut faire cela en étant simplement humain ?

« T'en es sûre ? »

Gabrielle secoua la tête et me regarda : elle ne comprenait pas ma question.

« Es-tu sûr d'être enceinte ? »

Elle hocha la tête et me fit signe deux fois avec les doigts de sa main. Je ne savais pas quoi dire.

« Je voulais que tu le saches. C'est tout. Maintenant, je voudrais que tu t'en ailles. » a-t-elle fini par lâcher.

Je ne comprenais pas et je lui ai dit.

« Je ne comprends pas là... »

« Je ne veux pas que tu comprennes, Raph. Justement, je ne veux pas que tu comprennes. »

« Pourquoi ? »

« Parce que c'est la vie, c'est comme ça. Il fallait pas. »

Elle s'est levée. Elle a fait glisser sa main sur le mienne et elle est partie. Je n'ai pas bougé, je n'ai rien dit. Je ne pouvais rien dire, ni faire.

*

Je ne me rappelle pas combien de temps, je suis resté assis. Aucun mot, aucune phrase ne possède assez de nuances et d'ambiguïté pour décrire ce qu'il peut se passer dans la tête, les souvenirs qui reviennent, les vieilles blessures qui refont surface parce qu'au final, on les avait mal enterrées. Même la morale ne sait distinguer le bien du mal.

J'avais envie de pleurer mais je ne savais pas pourquoi. Mais les larmes étaient sèches. J'étais en feu à l'intérieur mais j'avais les mains gelées. Un serveur est venu me demander s'il fallait qu'il me remette un verre et j'ai hoché la tête mécaniquement. J'ai bu. Et la même scène s'est répétée plusieurs fois dans la soirée jusqu'à ce que je sois saoul, que ma tête soit dans un désordre tel, que je ne puisse plus contrôler aucun flux de pensée.

Je suis sorti dans la rue, la nuit était tombée. Il y avait des gens, des rires un peu partout. Le monde continuait de tourner alors que ma vie venait de s'arrêter. La lumière des lampadaires me faisait mal aux yeux. Alors j'ai changé de trottoir, à la recherche d'obscurité. Je suis retourné chez Kytie, comme ça, rasant les murs, évitant les lumières qui ne faisaient que tournoyer. C'est beau Paris, même lorsqu'on s'est noyé. Il n'y a rien qui s'arrête, aucun remords, aucune pitié. Juste de la vie qui affiche ses strass et ses paillettes même devant les yeux les plus désabusés.

« Je ne veux pas que tu comprennes. »

Kytie m'attendait. Elle s'était inquiétée de ne pas me voir revenir. Quand elle m'a vu, elle a préféré ne pas me poser de question et m'a juste aidé à me poser correctement dans le canapé. Je n'étais pas dans l'état de dire quoique ce soit. Kytie n'a pas insisté. Elle est juste restée à mes côtés en attendant que je m'endorme.

*

Le lendemain matin, je me suis réveillé seul avec ma gueule de bois. Kytie était partie au boulot et m'avait laissé un mot sur la table basse du salon. Elle était fidèle à elle-même, gentille et compréhensive. Peut-être même, pourrais-je dire « maternelle ». Dire que je n'allais pas bien malgré cela, était une pure litote. Je ne trouvais pas de logique à tout cela, ni même d'explication, humainement parlant. Gabrielle ne m'avait pas repoussé, elle ne m'avait pas dit qu'elle m'en voulait, elle ne m'avait rien reproché. Je la savais versatile, complètement imprévisible mais chaque fois, elle avait été sincère. Je savais le reconnaître dans ses mots, dans ses gestes, dans le moindre battement de ses cils. Je la savais d'une manière qui n'est pas intelligible.

Je sais que je ne suis pas parfait, je sais mes absences, mes défauts, mes « trop ceci », mes « pas assez cela » mais je sais aussi que je ne sais pas mentir, que je ne sais pas me mentir. Il y a des gens dont vous êtes obligé de faire un inventaire à la Prévert pour arriver à toucher du doigt ce que vous aimez ou ce que vous n'aimez pas mais Gabrielle ne faisait pas partie de ces gens-là. Elle faisait partie des gens dont on est le bourreau, l'exécuteur quoique on fasse, quoique on dise, quoique on rêve pour elle ou qu'on ne rêve pas.

Je n'avais donc aucune issue, ni sur le papier, ni dans ma tête. Je me devais de rester là à tourner en rond, à oublier ce que l'on ne dit pas.
Kytie est revenue du boulot et on a essayé de parler. De dénouer le nœud mais elle n'avait aucune réponse.

*

Les jours se sont succédés. Deux semaines. Puis un mois. Et une nuit, j'ai reçu un appel de Gabrielle.

« J'ai besoin de toi. Je vais me faire avorter. »

Je ne sais pas ce qu'on doit dire dans ces cas-là. Je lui ai juste dit :

« Okay, je serai là. »

*

J'avais sa main dans la mienne pendant tout ce temps-là.

Je ne sais plus qui, je ne sais plus où, l'on m'avait posé la question :

« Et ils en font quoi après ? »

Je n'avais répondu parce que ce sont des choses qui ne se disent pas.

Je suis sorti. J'avais la nausée. Je suis allé dans les toilettes les plus proches pour l'évacuer. C'était mon premier accouchement. Ma première expérience de père. Raté.

*

Nous sommes jamais revu après ça. Elle m'a embrassé quand nous nous sommes quittés. Je n'ai pas dit oui. Je n'ai pas dit non. Je sais juste que je n'avais rien à dire. Rien contre quoi me révolter. Gabrielle m'a laissé juste une phrase ce jour-là.

« Bientôt, tu sauras. »

(à suivre)

samedi 12 septembre 2009

Et l'on ira nulle part, je te le promets. (10)


[...]

Et voilà. Voilà comment j'ai fini chez cette Kytie, une fille très gentille et très fille au demeurant. Je sais que ce dernier qualificatif peut paraître mal connoté mais dans mon esprit, ce n'est pas le cas. Quand je dis « très fille », c'est une manière de dire mon affection. C'est compliqué à expliquer car de toutes les manières que l'on puisse essayer de faire comprendre l'origine intime de cette expression, on tombera tôt ou tard sur quelqu'un qui vous taxera de machiste ou d'anti-féministe ou je ne sais trop quel nom d'oiseau car l'on aura osé simplement reconnaître la singularité de ce sexe. Cela recouvre un tas de choses. Des clichés, bien sûr, des vérités, sûrement. Une fille est « un objet » compliqué à appréhender mais qui dans chacune de ses facettes reste une terre à découvrir et faute de l'entendre, au moins à ressentir. Est-ce une certaine chimie qui veut cela ? Je ne pense pas que ce soit bien la peine d'aller jusque là, de se torturer le cerveau à essayer de comprendre ce qui nous attire dans ce paradoxe, un peu plus, un peu moins mais au final qui nous attire, point à la ligne.
Ce qui m'étonne encore maintenant, c'est l'absence de révolte de ma part. Cette façon d'avancer en marchant sur la tête sans que je le ressente vraiment ainsi, même avec le recul. Pourtant, si l'on veut bien considérer froidement les choses, il est plus qu'évident que rien ne l'était. L'amour rend aveugle ? Pas tant que ça, à moins qu'on puisse être aveugle en ayant les yeux grands ouverts.
Nous sommes allés boire un verre ensemble et nous avons dîné aussi. L'idée de Gabrielle était sûrement que nous fassions plus ample connaissance avec Kytie. C'était un peu la moindre des choses. D'une manière générale, tout ceci s'est bien passé. Son amie était de bonne constitution et quelque part, elle semblait extrêmement heureuse de pouvoir lui rendre service.
J'aurais du mal à décrire l'état d'esprit dans lequel on se trouve dans ce genre de situation. Il y a à la fois le côté plutôt dur à avaler mais aussi le côté irréel. Je crois que c'était un peu ce qui me tournait dans la tête : l'impression que tout cela n'était pas vrai. Un peu comme la manière où l'on avance dans le récit de nos rêves ou de nos cauchemars... La sensation tenace que j'allais me réveiller.
Mais je ne me suis pas réveillé ce soir-là. Quand nous sommes rentrés ensemble, après avoir raccompagné Kytie, cela a été un grand silence qui nous a fait le chemin avec nous. Dans ma tête, tout était coincé. Je tenais tellement à ne pas gâcher nos instants. J'étais tellement capable de comprendre que toutes les questions butaient dans le béton de ma boîte crânienne. Je regardais Gabrielle du coin de l'œil et je voyais tristesse, préoccupation inscrites sur son visage. J'avais mal au cœur de cela. Quels mots fallait-il que je trouve pour lui dire toutes les contradictions qui s'agitaient à l'intérieur. Je voulais la prendre dans mes bras, encore.
Alors je lui ai pris la main. Je l'ai attirée vers moi. Elle s'est laissée faire sans me regarder. Du bout des doigts, je sentais son pouls s'accélérer. Pourquoi fallait-il que les choses paraissent compliquées ? Pourquoi fallait-il ressentir cette situation comme quelque chose de mal ? Il est des situations qu'il n'est possible de comprendre que lorsqu'on est dedans. Cela peut paraître ridicule ou bien la réflexion d'un grand naïf mais la réalité était bien que j'appréhendais difficilement le fait d'être un amant. Dans ma tête, j'étais dans un constat qu'il m'était difficile à accepter. J'étais à des questions que je ne voulais pas aborder car elles me paraissaient fausses et pourtant légitimes. Avais-je dérapé ? Où en étais-je vraiment ?
« Pourquoi tu comprends toujours ? Pourquoi tu ne me juges pas ? Pourquoi j'ai l'impression que tu ne me reproches rien ? »

Gabrielle ne me regardait toujours pas quand ces questions sont arrivées sur ces lèvres. Je ne savais que répondre. Y avait-il donc une raison à considérer que les choses se font ainsi car l'on est qu'humain ? Je comprenais qu'elle se pose toutes ces questions mais étais-je la meilleure personne pour lui répondre. J'avais mon coeur qui menaçait d'éclater au sein de ma poitrine alors de raison, je n'en voyais qu'une seule et elle n'était pas un gage d'objectivité. Je ne maîtrisais pas l'histoire. Je ne maîtrisais la manière dont elle devait s'écrire mais si elle devait emprunter un chemin plutôt qu'un autre, avais-je un rôle à jouer ?

« Je suis égoïste et ça, c'est comme si tu le niais. »

Je ne pouvais lui laisser dire cela.

« Je ne le nie en aucune façon. Je sais que tu es comme cela et c'est comme cela que tu me plais... Si ça doit changer, pour moi, ça ne changera rien du moment que c'est toi. Mais je ne te demanderai pas cela. Tu sais... On ne change pas les gens, ce sont les gens qui changent... Ce sont les gens eux-mêmes qui choisissent leur route. »

Gaby s'est arrêtée de marcher. Elle s'est retournée vers moi, les yeux brillants, avec un mélange de reproche, d'appel à l'aide et de joie. Elle m'a agrippé. Ses doigts me serraient comme un étau. L'intensité de son regard était comme portée à me sonder, à trouver une vérité quelconque, une réponse à une question qui ne posait pas. Elle s'est dégagée. Et moi, je suis resté planté là. Je n'avais aucune idée quant à ce que je devais faire ou dire... J'avais même un peu de mal à imaginer tout ce qui pouvait tourmenter Gabrielle... J'imaginais sûrement... Mais j'étais loin. Loin d'imaginer la complexité de tout ce qui se mélangeait dans sa tête.

On était devant chez elle. Il y avait du bruit à quelques centaines mètres sur la place de la Bastille et dans les rues avoisinantes. Les parisiens, les parisiennes et autres banlieusardes commençaient les festivités dont ils allaient remplir leur week-end.

« Tu passes la nuit avec moi ? » a fini par dire Gabrielle en se retournant vers moi.

C'était sûrement un peu étrange qu'elle me pose cette question là à ce moment précis. Mais je l'ai entendu comme si elle me demandait de repartir à zéro. Alors de zéro ou bien d'où j'en étais, je le voulais, que ce soit parce qu'il s'était passé tout ça ou parce que tout simplement, là, tout de suite, elle me le demandait.

*

La séparation devait durer une semaine. C'était comme ça. Gabrielle ne m'a fait promesse de rien. Elle ne m'a pas dit qu'elle romprait avec Mathieu, elle ne m'a pas dit qu'elle ne s'arrangerait pas pour pouvoir me voir. Non, rien du tout. Cela ne servait à rien, de promettre, de dire que c'était comme cela que les choses se dérouleraient ou ne se dérouleraient pas. De toute manière, je n'avais pas besoin de ça.

Dans la réalité, elle ne m'a pas quitté vraiment, juste d'un point de physique, car elle était à mes côtés à chaque instant, à coups de messages, d'appels téléphoniques en mode brigand. Je ne vais pas nier que la distance est un obstacle à côté d'une relation proche, physique mais je ne m'en suis pas mal accommodé. J'évitais de me poser des questions et toute manière, cela peut paraître idiot pour certaines personnes qui font de la jalousie une manière d'exprimer leur attachement, j'avais confiance en Gabrielle et dans la sincérité de ses sentiments. On peut tromper les gens sur nombreuses choses mais dans ce registre-là. Pourtant cette séparation a fini par peser à Gaby. Cela se sentait de la manière dont elle multipliait les coups de fil, ses changements d'humeur. Enfermé dans une promesse que l'on n'a pas faite, il est très compliqué de savoir ce qu'il est bien ou mal de faire, de dire. J'ai cru que c'était ce combat que Gabrielle se livrait à elle-même. Elle n'avait encore aucune certitude juste l'envie.
C'était dans la nuit de mercredi à jeudi, il était presque une heure du matin quand mon téléphone a sonné. J'étais allongé dans le canapé-lit du salon de Kytie et je ne dormais pas.

« T'es chez Kytie ? »

« Bah oui, où veux-tu que je sois ? Chez ma maîtresse ? » ai-je dit pour la taquiner.

« Pfff... T'es pas marrant là... Mais bon... C'est pas grave. Je vais me sauver. Je viens. »

« Euh... T'es sûre ? Il n'est pas là ? »

« Bien sûr que si, il est là... »

« Où ? »

« Ben là, à côté de moi, il ronfle comme un bébé et moi je ne le supporte plus. »

« Qu'il ronfle ? » ai-je demandé.

« Non... Pfff... Lui... »

« Mais euh... Il va se poser des questions là... Non ? »
 
« Pas grave, je dirais que je suis partie dormir chez ma mère... Je l'ai déjà fait. »

Dormir chez sa mère, ai-je supposé. Je n'ai rien répondu. J'ai entendu du bruit ensuite un « Bisous, à toute de suite » et elle a raccroché.

*

Pendant de longues minutes, j'ai attendu et j'ai fini par croire que je veillais pour rien. Mais au bout d'une heure, j'ai entendu qu'on grattait à la porte d'entrée comme l'aurait fait un chat. Et c'était Gaby, avec un petit sac et en chemise de nuit. Je voyais ces yeux brillants dans la nuit et elle s'est jetée dans mes bras.

« T'es folle... Tu vas attraper la crève » lui ai-je soufflé.

« Moi, je m'en fous de la crève... C'est toi que je veux attraper. Pour l'instant et pour toujours. »

J'ai reculé sous ses « vilaines » attaques de ses mains, de ses lèvres et de tout son corps et nous avons fini par basculer sur le canapé, un peu lourdement car celui-ci a un peu craqué.

Je crois que c'est peut-être la plus belle nuit que j'ai passé avec Gabrielle. Je crois que j'aimais ce qu'elle était, elle et son brin de folie. On avait l'air de rien à se débattre sur l'étroit des coussins, comme des gosses sans le sou, un peu ivres, surtout fous. Mais il n'y avait qu'un essentiel : nous.

*

C'est Kytie qui a été un peu surprise, le lendemain matin. Surprise et très certainement, un peu gênée du regard de Gabrielle, car elle avait fini au fur et mesure de la semaine, par prendre beaucoup d'aisance avec son colocataire temporaire. Il faut dire que les yeux de Gabrielle à cet instant, exprimaient une suspicion dont je ne sais si elle était jouée ou sérieuse.

« Désolée. » a fini par dire Gabrielle en tirant à elle le tissus de chemise de nuit en même temps qu'elle m'écrasait de tout son corps.

« D'avoir débarqué comme ça... A l'improviste. »

Kytie, au delà des questions qu'elle pouvait honnêtement se poser et de l'embarras de la situation, dans laquelle elle se trouvait, a souri.

« Y a pas de mal... Mais c'est pas banal... »

Elle s'est retournée et en allant dans la cuisine, elle a jeté :

« Tu prends quoi pour le petit déj ? »

*

Gabrielle s'est envolée rapidement en avalant qu'une demi gorgée du bol de café que Kytie lui avait préparé. Quand elle a allumé son téléphone, celui-ci s'est mis à vibrer dans tous les sens. Elle a passé un coup de fil rapide à sa mère pour la rendre complice du forfait de sa nuit. Je voyais dans le regard de Kytie l'étonnement devant l'apparence ordinaire dont la conversation de Gabrielle avec sa mère se revêtait.

De mon côté, j'étais à la fois gêné, fasciné et heureux de la situation. C'est à la fois déstabilisant et grisant de se trouver dans une telle situation. Dans la tête, il y a plein de questions qui viennent mais elles se heurtent à la réalité. Je crois que personne ne peut être au clair quand les événements prennent cette tournure, que le côté romantique l'emporte sur la dramatique et son côté tragique.

*

Cela ne devait durer qu'une semaine. Mais un coup de fil de Gabrielle est venu prolonger le délai. Elle n'avait pas le temps de m'expliquer mais « l'autre », comme elle l'appelait, avait décidé de la squatter quelques jours de plus. Je n'étais pas heureux de cela mais il n'y avait grand chose à faire pour écourter cela. Je n'allais pas débarquer chez Gabrielle, couvert de mon illégitimité d'amant pour aller débarquer celui qui n'était pas l'imposteur dans l'affaire. De plus, j'étais sûr que ce n'était pas le souhait de Gabrielle. Ce n'était que quelques jours de plus, pas grand chose. Ensuite, le cours des choses reprendrait son fil et tout redeviendrait comme avant.

Mais cela n'a pas été le cas. Sans raison. Les coups de fil et les messages de Gabrielle se sont espacés. Leurs teneurs ne changeaient pas vraiment. Mais il y avait quelque chose. Je n'aime pas me ressasser ces instants là. Les moments où le temps étire sa tristesse, son ennui et ses questions sans réponse. Kytie était là pour rassurer. Elle voyait Gabrielle au boulot. Elle était mon lien avec elle.

« Tout va bien. » me disait-elle.

« Ca va s'arranger. »

Qu'est-ce qui était sensé s'arranger ? J'ai demandé à Kytie de dire à Gabrielle que je voulais la voir. Ne serait-ce que cinq minutes. Je voulais comprendre. A distance comme ça, je n'entendais pas Gaby. J'étais incapable de la sentir et ressentir ce qu'elle ressentait, de penser ce qu'elle pensait.

Alors mardi soir, en revenant du boulot, Kytie m'a indiqué l'adresse d'un bar vers Montparnasse et une heure. Gabrielle m'y attendrait.

*

C'était presque un soulagement. Cela n'enlevait pas les questions. Mais plus que tout, je voulais la voir et la toucher. Je n'avais pas besoin de mots.

Quand je suis arrivé dans le bar, il m'a fallu quelques secondes pour que mes yeux s'habituent à l'obscurité. Il m'a fallu une autre poignée de secondes avant de repérer Gabrielle, assise sur une table coincée dans le fond. Elle m'a souri. Je l'ai embrassée. Elle m'a demandé de m'asseoir. Son visage ne rayonnait pas comme d'habitude. Il y avait un manque d'expression qui m'était étranger dans la contemplation de son visage. Elle a baissé les yeux en secouant le tête et n'a pu retenir un sourire devant l'intensité de mon regard. Mais cela n'a duré qu'un instant et elle est revenue à cette énigmatique première attitude.

« Je suis enceinte. » m'a-t-elle dit.

(à suivre)

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